Le lock-out au Journal de Montréal a ramener dans les médias un sujet cher aux syndicats: la question de l’utilisation de briseurs de grève. On profite du conflit pour demander au gouvernement de changer la législation sur l’utilisation des briseurs de grève, pour la rendre encore plus restrictive et davantage favorable aux syndicats. En effet, la législation québécoise actuelle permet d’utiliser des briseurs de grève, à condition que ceux-ci ne soient pas sur les lieux de l’entreprise. Du moins, c’est ce qu’a déjà conclu un juge de la Cour supérieur du Québec en 2009 (lire le jugement).
Une pétition de 23 000 signatures, lancée par la CSN, a entre autres été déposée récemment à l’Assemblée nationale en septembre pour appuyer un resserrement des mesures anti-briseurs de grève (lire la nouvelle). Une revendication similaire a aussi été faite par une coalition de journalistes qui ont signé une lettre récemment (lire la lettre). Cependant, il faut se demander quel est le lien entre la situation au Journal de Montréal et l’utilisation des briseurs de grève.
Est-ce que que le Journal de Montréal utilise des briseurs de grève?
Avant de faire ma recherche, j’étais persuadé que oui. Je croyais que le Journal de Montréal embauchait systématiquement des journalistes qui envoyaient leurs textes à partir de l’extérieur de l’établissement, ce qui permettait la poursuite de la publication du journal. Cependant, la situation n’est pas aussi simple.
Dans les faits, le 25 mai dernier, le Journal de Montréal a été reconnu coupable par la Commission des relations de travail (CRT) d’avoir utilisé un briseur de grève (lire la nouvelle). Il avait été embauché pour couvrir un événement en particulier: le gala de l’ADISQ. Celui-ci se rendait dans les bureaux du Journal de Montréal pour travailler et l’entreprise a ainsi été blâmée par la CRT. C’est le seul cas où une instance a reconnu qu’il y a eu utilisation d’un briseur de grève.
Sinon, il n’y a eu aucun autre reconnaissance de l’utilisation de briseurs de grève, contrairement à ce qui s’était passé au Journal de Québec (lire la nouvelle). En fait, le combat actuel des syndiqués du Journal de Montréal est de faire reconnaître que l’utilisation de l’Agence QMI, créée par Québécor peu de temps avant le conflit, contrevient aux mesures anti-briseurs de grève, puisqu’elle permet de combler les tâches des grévistes pendant le lock-out. En effet, l’Agence QMI fournit des textes et photos au Journal de Montréal, et l’utilisation de cette agence n’était pas prévue dans la convention collective.
Le jugement du commissaire André Bussière est clair: le Journal de Montréal ne contrevient pas aux lois en utilisant l’Agence QMI, puisqu’il s’agit d’une agence de presse au même sens que, par exemple, la Presse canadienne (lire le jugement en format PDF). Les grévistes ne peuvent pas interdire à l’entreprise de continuer d’utiliser les moyens qu’elle avait déjà avant le lock-out. De plus, selon le commissaire, il n’y a aucune preuve que le Journal de Montréal dicte à l’Agence QMI quels événements couvrir, ce qui implique qu’il ne s’agit pas d’utilisation de briseurs de grève. Ce jugement a été confirmé par la Cour supérieur du Québec et par la Cour d’appel du Québec (lire la nouvelle).
Pour ce qui est de la disposition de la convention collective limitant quelles agences peuvent être utilisées, l’arbitre impliqué dans le conflit a rejeté le grief des syndiqués. En effet, la convention collective ne s’applique plus lors d’une grève ou d’un lock-out (lire le comuniqué de Québécor). Ceci est plutôt élémentaire: ça n’aurait aucun sens de continuer à appliquer la convention collective en cas de grève ou lockout, ceux-ci impliquant justement le fait de ne plus appliquer la convention collective.
Est-ce que Québécor a créé l’Agence QMI seulement pour emmerder les journalistes? L’entreprise fait déjà affaires avec des agences de presse. Le but était, semble-t-il, de pouvoir faciliter le partage des informations entre les différents médias de Québécor. Les autres médias peuvent aussi acheter des textes et images de l’Agence QMI. Il s’agit d’une agence de presse comme les autres, tel que reconnu par les différentes instances juridiques. Québécor n’est pas la première entreprise à se doter d’une agence de presse. La perspective du lock-out a sans doute accéléré ela création de l’Agence QMI, mais elle aurait sans doute été créée de toute façon.
Alors oui, il y a utilisation confirmé d’un briseur de grève, mais aucune preuve qu’il y a des briseurs de grève.
Est-ce que le lock-out du Journal de Montréal serait plus court si on interdisait les briseurs de grève qui travaillent à l’extérieur de l’établissement?
Contrairement à ce que semble prétendre certains syndicats et journalistes, Québécor a été reconnu coupable d’avoir utilisé qu’un seul briseur de grève. Même si on rendait les mesures anti-briseurs de grève plus restrictives, en interdisant aussi l’utilisation de gens pouvant travailler à distance, ça ne changerait en rien la décision de la CRT. Ça aurait seulement changé la situation liée au conflit au Journal de Québec, mais notons ici que le conflit du Journal de Montréal a déjà duré plus longtemps que celui du Journal de Québec, ce dernier étant déjà réglé.
Je ne vois pas comment les syndicats veulent que les lois soient changées pour interdire le recourt à l’Agence QMI. Du moins, selon les recherches que j’ai fait, ils n’ont jamais présenté de suggestion concrète, autre que d’étendre l’interdiction des briseurs de grève aux individus qui ne travaillent pas dans l’établissement de l’employeur. Cette modification ne changerait rien concernant l’Agence QMI et le conflit Journal de Montréal. Peut-on interdire l’utilisation d’agence de presse? L’utilisation d’agences de presse est un élément très important dans le monde des médias actuel, alors ça serait à mon avis incensé de demander à tous les journaux de produire tous leurs articles eux-même.
Pourrait-on demander aux journaux d’être restreints sur les agences de presse qu’ils peuvent utiliser en cas de grève ou lock-out? Ou de limiter leur utilisation? Ça serait comme de dire à une entreprise qu’elle ne peut pas changer de fournisseurs pendant une grève ou un lock-out.
Pourquoi associe-t-on alors autant le conflit du Journal de Montréal aux briseurs de grève?
Ceci n’est pas clair et je ne peux faire ici que des suppositions. D’abord, les journalistes des agences de presse peuvent sembler à première vu être des briseurs de grève, alors que strictement parlant, il n’en sont pas. Les agences de presse sont utilisées par la plupart des journaux, et elles étaient utilisées bien avant le lock-out au Journal de Montréal.
Il est aussi possible que les journalistes veulent en profiter pour donner une mauvaise image de leur employeur en l’associant avec la notion de briseurs de grève, ces derniers étant souvent mal perçus par la population. Ça peut faire parti des stratégies de pression. De plus, plusieurs veulent sûrement profiter du conflit très médiatisé afin de faire passer leurs revendications au niveau politique, mêmes si ça ne concerne pas directement le conflit en question. Les journalistes ont sûrement gardé un goût amer dans le cas du Journal de Québec, où on a reconnu que les entreprises peuvent utiliser des briseurs de grève qui ne sont pas dans l’établissement.
Les centrales syndicales veulent sûrement profiter de la visibilité du conflit pour convaincre les politiciens de rendre les lois encore plus favorable aux syndiqués. C’est le bon moment: on laisse plané l’idée que le conflit perdure à cause des briseurs de grève, on laisse croire que ça aurait duré moins longtemps sans ceux-ci, et on conclut qu’il faut changer les lois actuelles. Pour ce qui est d’avoir moins de conflits, ou que ceux-ci durent moins longtemps avec des mesures anti-briseur de grève plus restreinte, ce n’est rien de certain. Ce qui est sûr, c’est que ça donnerait encore plus de force aux syndicats, même dans le cas où une entreprise n’a pas nécessairement une colonne aussi solide que Québécor. Et ainsi, les centrales syndicales pourraient obtenir plus de cotisations.
Les syndicalistes sont-ils finalement les «méchants» de l’histoire?
Absoluement pas. Ils se battent pour leur revendication, tout comme Québécor fait. Comme n’importe qui, ils veulent garder leurs emplois, ceux-ci offrant parmi les meilleurs conditions dans leur domaine. S’ils quittent, ils risquent de devoir accepter par la suite un emploi avec de moins bonnes conditions. Recevant 70% de leur salaire pendant le lock-out grâce aux fonds de grève, qu’ont-ils à perdre à ce battre? Qu’ont-ils à perdre de tenter d’utiliser les tribunaux pour restreindre l’employeur? Puisque Québécor veut mettre à pied une bonne partie des journalistes, ceux-ci vont sans doute voter contre les offres: accepter les offres veut dire de perdre leur emploi. Cependant, l’employeur ne devrait pas pouvoir avoir la décision ultime pour le nombre d’employé qu’il désire avoir?
De l’autre côté, Québécor n’a assurément pas aidé la résolution du conflit. En effet l’entreprise exigeait dans sa dernière offre que les employés qui perdent leur emploi ne puissent pas aller travailler chez son principal compétiteur dans les 6 mois suivant l’entente. Après près de 2 ans de lock-out, il est difficile de comprendre pourquoi on veut mettre une telle clause.
On peut aussi se demander pourquoi tout d’un coup on doit mettre à la porte la majorité des journalistes. À ce sujet, les journalistes prennent tout de même un dur coup, le Journal de Montréal montrant qu’il n’a pas besoin d’autant de journalistes qu’actuellement pour bien fonctionner.
Si j’étais un journaliste du Journal de Montréal, je serais sans aucun doute frustré contre Québécor et Pierre-Karl Péladeau. Je voudrais sûrement me battre. Mais ça fait parti de la réalité du monde du travail: des emplois se perdre, et d’autres se créent.
Est-ce un combat pour préserver le journalisme?
À lire et écouter les journalistes, j’ai l’impression que la profession de journaliste est en jeu dans cette histoire. Cependant, ce sont surtout des emplois dans une entreprise en particulier qui sont en jeu. Il est un peu difficile de croire que les journalistes peuvent couvrir cette histoire tout en étant complètement impartiaux. Ce n’est pas vraiment la liberté d’expression qui est en jeu, mais plutôt des emplois dans des endroits en particulier.
S’ils veulent se battre contre la convergence des médias, je crois qu’ils passent un peu à côté avec leurs revendications. Ils semblent davantage vouloir défendre leur emploi, et les rendre plus puissant face à leur employeur plutôt que de vouloir aider la population à s’opposant à la convergence des médias. Le conflit est à propos de conditions de travail et non pas du pouvoir de contrôler les journalistes et de leur nuire dans leurs tâches.
Contrairement à ce que semble défendre les journalistes et centrales syndicales, je ne crois pas que le Québec se porterait mieux en général en durcissant les mesures anti-briseur de grève. Et même qu’on peut se demander si les mesures actuelles sont à la base vraiment nécessaire. Ce sera le sujet d’un prochain billet.



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